CINÉMA. “Cosmopolis” : un chef-d’œuvre fascinant sur la fin de notre civilisation

David Cronenberg has made a riveting urban road movie of Don DeLillo’s prophetic novel

“Cosmopolis” est un film étonnant, excitant, dérangeant… L’un de ces films qui résiste aussi, que l’on n’aime pas forcément d’emblée, comme une évidence. “Cosmopolis” est surtout un film captivant, comme un long voyage sous hypnose, comme un rêve éveillé ou bien plutôt un cauchemar assez symptomatique de la dérive civilisationnelle actuelle.

Derniers soubresauts

Car le nouveau film de David Cronenberg, adapté du roman du même nom, réputé inadaptable, de Don DeLillo (dont le film reprend d’ailleurs les dialogues abscons et étranges), est peut-être avant tout une œuvre symbole, une forme de métaphore brillante et terrifiante du système socio-économique contemporain en train de s’effondrer. Quasiment entièrement filmé depuis l’intérieur d’une énorme limousine blanche, “Cosmopolis” ressemble à une déambulation urbaine dans les dernières agitations et les derniers soubresauts d’un monde qui va à vau-l’eau…

Protégé dans sa voiture blindée où il peut avoir tout ce qu’il veut, le jeune Eric Packer, l’une des plus grandes fortunes du monde travaillant dans la haute finance, est l’incarnation idéale de l’égoïsme exacerbé qui ronge notre monde. N’ayant qu’une seule obsession en tête (se faire couper les cheveux chez son coiffeur à l’autre bout de la ville), le jeune homme a l’air de se foutre royalement de tous les avertissements que lui donnent ses gardes du corps pour le décourager.

La ville est en “alerte maximum” à cause de la venue du président des États-Unis, et quand bien même les menaces d’attentat se déplacent et se resserrent progressivement sur sa propre personne (ce qui en dit long sur ceux que l’on considère les plus “puissants” aujourd’hui), Packer persiste dans son désir de changement capillaire… Figé dans une espèce d’indifférence ou d’arrogance désincarnée, il incarne justement précisément le vide que génère l’argent et une forme de mélancolie désespérée qui gangrène la jeunesse même, happée par des désirs vains basés sur la monétisation de toute chose…

Robert Pattinson porte le film

Pour figurer ce personnage, l’ex-Edward-le-gentil-vampire-de-“Twilight” Robert Pattinson étonne véritablement dans un rôle à contre-courant de tout ce qu’il a pu jouer jusqu’à présent… On dirait d’ailleurs que Cronenberg prend un plaisir sadique à casser son image de jeune homme romantique lisse et propret, et cette destruction est en soi parfaitement fascinante. La froideur constante du personnage, son regard vide et blasé, ses grimaces presque extatiques au toucher rectal langoureux que lui fait son médecin, ses désirs de destruction (une envie soudaine et morbide de découvrir ce que cela fait de tuer brutalement quelqu’un) et d’autodestruction (il va lui-même à la rencontre de celui qui veut le tuer), ou encore sa coupe de cheveux parfaitement improbable dans la dernière partie du film…

On est surpris de voir cet acteur porter aussi génialement le film, celui-ci étant d’ailleurs de tous les plans, contrairement aux autres personnages réduits la plupart du temps à de courtes apparitions… Mais quelles apparitions pour certains ! On retient notamment Juliette Binoche en train de s’empaler avec gourmandise sur la bite de Pattinson ou encore Mathieu Amalric jouer les entarteurs rebelles et anti-système à moitié fou…

Cosmopolis – Bande Annonce #1 [VOST|HD] par addictomovie

Après un film un peu décevant (“A dangerous method“), l’enthousiasme est en tout cas de taille à la vue de ce magistral “Cosmopolis”, pour lequel on retrouve d’ailleurs la vraie personnalité du réalisateur Cronenberg… Sa mise en scène rappelle même ici certaines de ses anciennes obsessions, qu’on ne lui avait plus connu depuis un certain temps : il y a notamment cette fascination typique du cinéaste pour l’organique, notamment dans la mesure où l’on découvre que la vérité du film naît de l’intérieur du rectum de Robert Pattinson…

Points de suspension

À l’issue d’un échange époustouflant entre Packer et son assassin – un homme médiocre qui appartient aux couches sociales écrasées par le système –, d’où il ne ressort en outre qu’une opposition stérile et ambiguë dans la mesure où chacun est renvoyé à ses propres contradictions et à son égoïsme, on comprend en effet la signification de la découverte du jeune homme au sujet de sa prostate, qui serait “asymétrique”.

Alors même que les financiers veulent dompter le monde à leurs lois exactes et à leurs savants calculs, il s’avère que la nature même est pétrie d’imperfections ou d’exceptions qui font que le monde n’est pas rationalisable comme ils le prétendent. “Cosmopolis” se termine alors à un point d’orgue fulgurant, comme des points de suspension sur notre avenir même !